D’anciens mineurs pointent Lab Chrysotile

THETFORD. Moins d’un an avant l’ouverture du nouveau tronçon de la route 112, la population ignore toujours ce qui a provoqué le premier glissement de terrain d’août 2009, puis l’effondrement de ce tronçon. Aujourd’hui, quatre anciens travailleurs prétendent que la compagnie Lab Chrysotile est en grande partie responsable de ce qui s’est produit.

Valdé Camiré a travaillé à la mine Lac d’amiante comme technicien en arpentage de 1964 à 2004. Même s’il n’était plus à l’emploi de la compagnie au moment du premier affaissement de la route, ce dernier continuait à surveiller la situation de près se disant préoccupé. Il appréhendait le pire depuis longtemps.

«Je passais régulièrement à cet endroit et je savais que ça ne fonctionnait pas. Les travailleurs étaient en train de retirer les paliers qui supportaient le mur où se trouvait la route 112. Je le voyais venir et encore plus, la compagnie le savait puisqu’elle cachait les fissures et disait aux arpenteurs de ne pas parler. C’est comme ça qu’elle agissait la compagnie. Je pourrais aller en cour et le répéter n’importe quand parce que c’est un fait», assure M. Camiré.

Ce dernier affirme avoir rencontré un géologue du ministère des Transports du Québec (MTQ) en 2011 sur le chantier du second tronçon, construit plus haut près de la voie ferrée et qui a fini par s’effondrer lui aussi. «Je lui ai raconté ce qui s’était passé et il m’a répondu que mes propos confirmaient ce qu’il pensait. Le géologue a lui-même avoué ouvertement que ce que je lui disais confirmait ce qui s’était produit.»

La minière responsable

Pour l’ancien technicien en arpentage, il ne fait aucun doute que Lab Chrysotile est en cause dans l’effondrement de la route et qu’il faut que le MTQ fasse la lumière sur cette histoire. «La compagnie minière est responsable à 100 %. Ça n’a pas de bon sens de laisser aller une chose comme ça. Il faut que la vérité sorte un jour. Le ministère peut avoir des témoins de la mine facilement», a insisté M. Camiré.

Un avis partagé par Normand Guertin, qui a travaillé à la mine d’août 1973 à avril 2011. Il a notamment été technicien en arpentage lui aussi, technicien en hygiène et technicien minier. «Plusieurs contremaîtres et travailleurs qui se trouvaient dans le puits le savaient qu’en grugeant le mur de la route 112, elle finirait par tomber», a-t-il mentionné.

Selon lui, des travaux avaient déjà été réalisés pour solidifier ce mur, mais il précise que l’extraction de la ressource a commencé immédiatement après l’affaissement de 2009. «Je trouvais cela spécial. Mais que veux-tu, il n’y en avait plus de minerai et il fallait fournir le moulin», a-t-il dit.

Le témoignage de l’ancien président du syndicat local des Métallos de 2002 à 2011, Jean Larose, pointe également la compagnie Lab Chrysotile du doigt. Ce dernier a été embauché en 1976 et a travaillé pour la mine pendant 35 ans. Dans le cadre de son travail, il avait régulièrement accès au puits.

«Je pense que la compagnie a une grande part de responsabilité. La richesse du minerai était du côté de la route et nous puisions la ressource de ce côté-là. Mais beaucoup de roches tombaient et à un moment donné, un travailleur a même décidé de partir pour la retraite après avoir eu la peur de sa vie», a-t-il confié.

Creuser sous la route

Selon lui, des rapports circulaient spécifiant que le sol était instable bien avant 2009 et malgré tout, la compagnie continuait de travailler sur le mur de la 112. «En 2011, le MTQ construisait le deuxième tronçon près de la voie ferrée et nous creusions sous la route. Nous avons toujours continué de le faire jusqu’à l’annonce de la fermeture de la mine en juillet», fait valoir M. Larose.

Celui-ci affirme que plusieurs travailleurs n’étaient pas à l’aise de se présenter à cet endroit. «Même des gars d’expérience ne voulaient plus y aller puisqu’ils trouvaient cela dangereux, surtout la nuit parce qu’ils ne voyaient rien et c’était toujours à ce moment que les incidents se produisaient.»

Un bon jour, alors qu’il travaillait en haut du mur de la route 112, l’ancien président a décidé que c’était terminé puisqu’il craignait pour sa sécurité. «Quand j’ai dit que j’arrêtais et que je ne voulais plus y aller ni que d’autres hommes s’y rendent, la compagnie a accepté de ne plus nous envoyer là. Peu de temps après les activités à la mine ont commencé à diminuer», raconte M. Larose.

Se disant conscient de la nécessité de l’entreprise à exploiter la ressource, il admet que beaucoup d’efforts étaient déployés sous la route. «Nous travaillions sur ce mur continuellement. Ça n’a pas d’allure que ce soit le peuple qui paie pour l’effondrement. Il y a une part de responsabilité qui revient à Simon Dupéré, car il était propriétaire de cette mine.»

L’ex-travailleur se dit convaincu qu’il y avait même des personnes dans la haute direction qui n’étaient pas d’accord avec les décisions prises. «Nous avions de très bonnes personnes qui n’étaient pas à l’aise avec ça. J’ai eu des confidences. C’était dangereux et tout le monde le savait, puis tout le monde marchait sur des œufs», déplore-t-il.

Le MTQ doit enquêter

Son successeur à la présidence du syndicat local des Métallos, Luc Lachance, est également d’avis que le MTQ doit faire enquête dans ce dossier. «Si la compagnie est vraiment responsable, Simon Dupéré devra mettre les mains dans ses poches comme nous l’avons fait à la suite de la fermeture de la mine. Tu ne te caches pas derrière une faillite», peste M. Lachance.

Lui aussi a partagé que la compagnie Lab Chrysotile savait bien avant le premier affaissement de 2009 que le sol bougeait sous la route 112. «On se faisait dire qu’il n’y avait pas de danger et nous avions des papiers qui nous le démontraient, mais un moment donné, le ministère des Transports a demandé l’arrêt des travaux parce que c’était devenu dangereux.»

M. Lachance comprend toutefois la compagnie d’avoir ciblé la zone située sous l’ancien tronçon. «Lorsque tu opères une mine, tu dois aller où il y a de la richesse et elle se trouvait là», a-t-il conclu.

Des rapports sonnaient l’alarme

Le COURRIER FRONTENAC a aussi mis la main sur deux rapports d’inspection géotechnique datant de 2007 et 2008, faisant mention de l’instabilité des sols déjà à cette époque. L’auteur de ces rapports, l’ingénieur Yves Beauchamp, estimait important que la compagnie avise le MTQ de la situation. «Je suggère que la société contacte le ministère des Transports afin de s’assurer de l’impact qu’aurait une instabilité de quelque envergure que ce soit sur cette infrastructure. Je considère qu’il est peu probable qu’un effondrement soudain surviendra, mais la propagation de l’instabilité au-delà du fossé pourrait déformer le pavé de la route et créer un risque indu pour la population. Il est de la responsabilité sociale de la société d’agir à ce niveau», avait-il inscrit dans le document.

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