Quatre victimes, quatre histoires, un même calvaire

Quatre victimes, quatre histoires, un même calvaire
Deux des quatre victimes

THETFORD – Les quatre victimes connues de Jean-Marie Bégin ont vécu l’enfer chacune de leur côté. Chaque histoire est différente, mais à la fin, le calvaire a été le même. 

Pour Denis Cloutier, l’enfer a duré près de 15 ans de sa vie.

« L’abbé Bégin était censé être un protecteur pour moi. Il fut celui qui m’a suivi partout où j’ai passé : couvent de Black Lake, couvent de Saint-Joseph-de-la-Délivrance, foyer nourricier à Plessisville, foyer nourricier à Thetford, au Mont-Villeneuve, maison de chambre chez une dame seule. Il était toujours là », déclare d’emblée M. Cloutier.

« Les sévices sexuels ont débuté dès l’âge de 8 ans par les baisers et les attouchements qui se suivaient par toute sorte de récompenses », raconte-t-il. « J’ai vécu cela jusqu’à l’âge de 21 ans. »

« Par moments, ce fut l’enfer, car j’ai commencé très jeune à prendre de la boisson qu’il me donnait pour me geler et faire ce qu’il voulait avec moi. Parfois, il m’en donnait tellement que j’en étais malade », dit-il.

Les conséquences des sévices commis par l’abbé Bégin sur Denis Cloutier ont été énormes, lui volant son enfance, son adolescence et une partie de sa vie adulte, menant également à son divorce. « Il m’a harcelé jusqu’à mon mariage et par la suite, j’ai eu des problèmes dans mon couple, car ma femme pensait que j’étais homosexuel. »

Il a aussi fait une thérapie fermée en 1992 pour se défaire d’un problème de consommation d’alcool. « Je voulais tellement tout effacer de moi et de mon corps. »

« Tout ce que j’ai vécu, je ne le souhaite pas à personne, car aujourd’hui encore, je travaille sur moi. Je me surprends encore à pleurer quand je pense à mon enfance, mais je sais que je vais guérir », conclut-il.

Pierre Bolduc

M. Bolduc habitait Robertsonville avec sa famille et était servant de messe depuis l’âge de six ans. Il avait 12 ans quand sa vie a basculé.

« Mon frère et moi avions l’habitude d’aller au presbytère avant que Jean-Marie Bégin arrive alors nous avons continué après. Au début, tout allait bien. Nous allions souvent jouer au ping-pong dans le sous-sol du presbytère. Ça a été graduel. Quand nous jouions au ping-pong, il était pratiquement toujours présent et il nous agaçait en nous retenant et en nous frottant la figure avec sa barbe. Mon frère aîné a commencé à se débattre et à s’en éloigner. Moi, je trouvais ça rigolo, je prenais ça pour un jeu », explique M. Bolduc.

Un jour, le curé Bégin propose aux deux frères de les amener au cinéma à Québec. « Ayant obtenu la permission de nos parents, nous avons accepté. Étant issus d’un milieu pauvre et d’une famille de sept enfants, les occasions d’aller à Québec étaient très rares. » Après la soirée au cinéma, le curé leur propose de passer la nuit au presbytère. Son frère refuse, mais Pierre Bolduc accepte avec l’approbation de ses parents. « Étant donné que c’était le curé du village, il ne pouvait rien m’arriver… »

M. Bolduc se voit assigner une chambre au deuxième étage. Peu après le coucher, le curé le rejoint dans sa chambre, s’étend à côté de lui et le prend dans ses bras. « Il se mit à m’embrasser sur la tête et la figure jusqu’à mes lèvres. J’étais paralysé. Ensuite, il me dit qu’il avait chaud et il enleva complètement son pyjama. Il m’enleva aussi mes sous-vêtements d’hiver. J’étais là, raide comme un piquet et complètement désorienté. »

Cette nuit-là fut la première fois où Jean-Marie Bégin agressa Pierre Bolduc.

Par la suite, le manège s’est continué. M. Bolduc allait souvent dormir au presbytère les vendredis et samedis. Le curé l’amenait même à son chalet, au Lac de l’Est à Saint-Joseph-de-Coleraine.

« Pendant toute cette période, je savais au fond de moi que ce n’était pas normal, mais j’avais une peur bleue d’en parler à quiconque, peur qu’on ne me croit pas et aussi d’être accusé de menteur. Voir si monsieur le curé faisait des choses semblables. C’était impensable. »

« C’est à cette époque que mon bégaiement s’accentua. Je ne pouvais à peine dire mon nom sans hésiter beaucoup. À l’école, ce fut épouvantable. Les élèves ne manquaient pas de se moquer de moi aux récréations », raconte M. Bolduc.

Une journée, le jeune avoue à sa mère qu’il trouve étrange le comportement du curé, sans mentionner les détails. Sa mère, choquée, lui dit de ne plus retourner au presbytère.

« Elle a fait pour le mieux étant donné l’époque. C’était un tout petit village et monsieur le curé était l’autorité suprême. Aussi, pendant cette période, mon père allait souvent au presbytère pour réparer la motoneige. Nous avions besoin de cet argent à la maison. J’étais incapable de lui dire ce que le curé me faisait quand il était seul avec moi. J’avais peur qu’il perde ce travail. »

Cette expérience l’a suivi toute sa vie. Ses relations avec les filles ont été des plus difficiles étant donné sa gêne incontrôlable et son bégaiement. « Même aujourd’hui, quand je suis nerveux, ça me reprend. La plupart du temps, j’arrive à le contrôler », dit-il.

Jean Poulin

Jean Poulin avait 12 ans quand l’enfant en lui est mort.

Le curé Bégin l’invite un jour, lui et son ami, à son chalet afin de peindre des roches pour sa rocaille. Les deux amis acceptent puisque l’homme leur promet de les payer. La première fois, le curé les invite à se coucher avec lui dans le divan-lit pour se reposer, mais il ne fait que les taquiner et les chatouiller.

Les deux prochaines rencontres seront toutefois différentes. De nouveau étendus dans le lit, le curé se met à leur flatter les parties génitales et à les embrasser. « Je suis pétrifié, terrorisé, je prie pour que le téléphone sonne et finalement, il s’arrête et nous donne chacun 2 $ », explique M. Poulin.

À leur dernière rencontre, le curé est dans le cabanon avec son ami quand M. Poulin commence à entendre ses cris. Il crie à son tour pour qu’il le laisse tranquille. Son ami sort du cabanon très pâle avec les yeux fixes. Par la suite, le curé les ramène au presbytère et les deux jeunes repartent à pied chez eux.

« Pendant le trajet, on se regarde, on ne parle plus. Nous avons les yeux brisés par les émotions. Cette dernière fois, j’ai senti et j’ai eu la certitude que tous les deux, nous venions de fermer un cadenas et que nous oublierions la combinaison pour toujours », confesse-t-il.

Jean-Yves Tardif

Jean-Yves Tardif avait 8 ans quand il a commencé à être servant de messe. Au début, il trouvait Jean-Marie Bégin très gentil et patient avec lui. Il se sentait en sécurité.

À l’été de 1971, le curé l’invite à visiter le presbytère. Après avoir fait le tour des pièces, il l’amène dans une chambre au deuxième étage.  « Il m’a pris et m’a mis sur le lit. Il a commencé à me caresser les cheveux avec ses doigts, il touchait mes lèvres jusqu’à ce qu’il commence à m’embrasser avec les siennes. Je ne savais pas ce qui se passait », raconte M. Tardif.

C’est là que tout a commencé et le manège a duré plusieurs mois. « J’allais servir la messe et après, quand tout le monde était parti, il me montait au deuxième étage de la sacristie et il m’embrassait pendant plusieurs minutes. »

Par la suite, M. Tardif a été invité à dormir plusieurs fois au presbytère et à le suivre à son chalet. Durant la nuit, le curé Bégin allait le rejoindre dans son lit.

Comme la famille de Pierre Bolduc, celle de Jean-Yves Tardif n’était pas très riche. « Cet homme a su de quel milieu je venais. Il savait quel genre de père j’avais et il a très bien su comment s’en servir. J’avais besoin d’attention et il a su me la donner », admet-il.

« Ça fait déjà plus de 40 ans et je peux dire que je n’avais pas besoin de cette forme d’attention. Ça me hante tous les jours, même si j’ai appris à l’apprivoiser avec le temps. »

Il ajoute qu’il a souvent pensé à se suicider, mais ne l’a jamais fait puisque quelque chose de positif l’encourageait. « Je me suis toujours dit qu’il aurait dû me tuer parce qu’il a tué mon enfance, mon adolescence et une partie de ma vie adulte », affirme M. Tardif.

« Si tu abuses d’un enfant, rends-lui service, tue-le après parce qu’intérieurement, cet enfant est mort. »

 

À lire: Jean-Marie Bégin : le briseur d’enfance

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